La police qui refuse d'entendre
Trois visites au poste. Trois refus. Une convocation transformée en arrestation. Des tics faciaux confondus avec de la consommation. Et des enregistrements audio qui documentent ce que les rapports caviardés cachent.
Un père autiste se voit bloquer l'accès à ses enfants depuis quatre ans. Un avocat adverse qui démissionne du Barreau en pleine enquête du syndic et devient introuvable. Deux versions contradictoires sous serment sur sa localisation. Une dénonciation de fraude criminelle grave portée par Me Anne-France Goldwater. Un Bureau du syndic qui ferme quand même le dossier. Et un père déclaré quérulent — condamné à 25 000 $, des travaux communautaires et menacé d'emprisonnement — pour avoir osé se battre pour ses enfants.
Cette série documente, pièces à l'appui, sept angles distincts d'un même dossier. Chaque article peut être lu seul — mais ensemble, ils forment un portrait institutionnel que les tribunaux n'ont jamais examiné sur le fond.
Trois refus successifs — enregistrés, documentés, et toujours sans suite
Après avoir été acquitté de toutes les accusations criminelles de l'intervention du GTI d'avril 2022 — acquittement documenté à l'article 1 de la présente série — Julien s'est présenté au Service de police de la Ville de Repentigny (SPVR) pour y déposer des plaintes contre son ex-conjointe et certaines personnes nommées dans le dossier. À trois reprises, les policiers ont refusé d'enregistrer sa plainte. À une reprise, une convocation officielle du SPVR s'est transformée en arrestation à son arrivée. À chaque fois, ses manifestations du syndrome de Gilles de la Tourette ont été évoquées comme signes d'instabilité ou de consommation.
Sur chacune de ces trois visites, Julien a capté des enregistrements audio. Les phrases qu'on y entend sont documentées dans le présent article. Les documents d'accès à l'information qu'il a obtenus par la suite auprès du SPVR sont, pour leur part, largement caviardés — les passages concernant précisément les visites au poste ayant été noircis. Le recours en accès à l'information est aujourd'hui en attente devant un juge de la Commission d'accès à l'information du Québec.
Un diagnostic médical documenté — et protégé par la Charte
Julien est atteint du syndrome de Gilles de la Tourette — un trouble neurodéveloppemental caractérisé par des tics moteurs et vocaux involontaires. Il s'agit d'une condition médicale reconnue, et non d'un choix comportemental ni d'une manifestation de consommation de substances.
Ce diagnostic a fait l'objet d'une documentation médicale indépendante complète. La docteure Sandra Murray, neuropsychologue, a produit un rapport d'évaluation neuropsychologique qui établit formellement trois éléments : le syndrome de Gilles de la Tourette, un trouble du spectre de l'autisme (TSA), ainsi qu'un haut potentiel intellectuel (HPI) situé au 99e percentile. Autrement dit : Julien ne présente pas seulement un handicap neurologique reconnu — il présente également un fonctionnement cognitif situé parmi le centile supérieur de la population.
En complément, l'Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST), dans un document rédigé par Nathalie Pételle le 5 novembre 2025 à l'attention du dossier de Julien, rappelle les faits fondamentaux : les tics — faciaux, vocaux, moteurs — ne reflètent ni l'intelligence, ni les valeurs, ni la dangerosité d'une personne. Environ 90 % des personnes atteintes présentent également des troubles associés, dont le TDAH, l'anxiété et le trouble obsessionnel compulsif.
Au sens juridique, le syndrome de la Tourette et le trouble du spectre de l'autisme sont susceptibles de constituer chacun un handicap au sens de l'article 10 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Refuser un service public — dont la prise d'une plainte par un service de police — ou traiter un citoyen sur la base de préjugés liés à des manifestations neurologiques peut constituer de la discrimination au sens de cet article.
« Tu viens juste nous faire chier »
Après son acquittement criminel complet de 2024, Julien s'est présenté une première fois au poste de police de Repentigny pour y déposer plainte contre son ex-conjointe. Le motif : des déclarations qu'il estimait fausses, faites à la police, ayant conduit au déploiement du GTI en avril 2022. À cette visite s'ajoutaient d'autres signalements, notamment concernant des gestes qu'il qualifiait de harcèlement et d'aliénation parentale.
Sur l'enregistrement audio capté par Julien lors de cette première visite, disponible sur Justice-Quebec.ca, on entend une policière lui répondre :
« Tu viens juste nous faire chier. »
« Tu as des tics faciaux, tu sembles nerveux, tu as l'air d'un drogué. »
— Policière au comptoir du SPVR, propos captés sur enregistrement audioLes tics faciaux dont parle la policière sont la manifestation documentée du syndrome de Gilles de la Tourette de Julien. Ils ne sont ni un signe de consommation, ni un symptôme d'instabilité, ni une raison valable pour refuser d'enregistrer une plainte formelle. Ce jour-là, la plainte a néanmoins été refusée.
Convoqué pour déposer plainte, arrêté à l'arrivée
Après ce premier refus, des enquêteurs du SPVR ont eux-mêmes téléphoné à Julien pour l'inviter à se présenter au poste afin d'y déposer la plainte qu'on lui avait refusée quelques jours plus tôt. Julien s'y est rendu, cette fois-ci accompagné de son père.
À son arrivée, ce qui devait être la prise de déposition s'est transformé en arrestation. Julien a été mis en arrestation et interrogé pendant plus d'une heure — devant son père — au sujet d'un supposé bris de probation.
Pendant cet interrogatoire, les policiers se sont concentrés non sur les faits reprochés, mais sur l'apparence physique de Julien. Sur l'enregistrement audio, ils affirment que leur « expertise » leur permet de voir « très clairement » qu'il aurait conduit son véhicule en facultés affaiblies pour se rendre au poste. Leurs preuves : des tics faciaux et des pupilles dilatées — deux manifestations documentées du syndrome de Gilles de la Tourette.
Julien a dû produire, sur place, un document médical attestant de son diagnostic pour convaincre les policiers que ses tics n'étaient pas des signes de consommation. Les policiers lui ont alors indiqué qu'à l'avenir, il devrait garder sur lui en tout temps une preuve de son handicap pour « éviter les problèmes ».
Puis ils l'ont laissé repartir. Au volant de son propre véhicule.
Si les policiers avaient véritablement cru que Julien conduisait en état de consommation, ils ne l'auraient jamais laissé reprendre la route. Le fait qu'ils l'aient laissé partir démontre qu'ils savaient — ou qu'ils auraient dû savoir — que ses symptômes n'avaient rien à voir avec l'alcool ou la drogue.
Mais le mal était fait : un citoyen neurodivergent, convoqué par la police pour déposer une plainte, s'est retrouvé arrêté, interrogé, et forcé de justifier médicalement son existence devant son père.
Pour Julien, cet épisode illustre un phénomène plus large, qu'il formule lui-même dans les termes suivants : une fois qu'un dossier mentionne un passé d'alcoolisme ou de toxicomanie — même ancien, même assumé, même associé à un parcours de rétablissement — la personne semble être catégorisée. À partir de ce moment-là, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle demande, tout ce qu'elle dépose est lu à travers ce filtre. Julien considère que c'est précisément ce qui s'est produit lorsqu'un policier a affirmé voir « très clairement » qu'il avait conduit intoxiqué au seul vu de ses pupilles dilatées et de ses tics faciaux.
Julien ajoute que, selon son expérience, les personnes ayant un historique de consommation ne semblent pas toujours bénéficier, dans les services publics, de la même qualité d'écoute ni de la même présomption de bonne foi que les autres citoyens. Il est à noter, sur le plan médical, que les comorbidités de consommation — alcool, drogue, médicaments — sont effectivement reconnues comme fréquentes chez les personnes présentant un syndrome de Gilles de la Tourette, un trouble du spectre de l'autisme ou un haut potentiel intellectuel, soit précisément le profil documenté par le rapport de la docteure Sandra Murray. Ce n'est pas un hasard statistique : c'est une association médicale documentée dans la littérature neurologique.
Demander à un citoyen de porter sur lui en tout temps la preuve d'un diagnostic médical « pour éviter les problèmes » avec la police, c'est transformer un diagnostic neurologique en casier judiciaire officieux. Et c'est l'exact contraire de ce que la Charte des droits et libertés de la personne du Québec exige d'un service public à l'endroit d'une personne en situation de handicap.
« Tu sais très bien ce que je pense de toi. »
En novembre 2025, dans le contexte de procédures familiales qui continuaient de se multiplier — et après que de fausses demandes de garde provisoire (P-38) aient été déposées contre lui, selon son témoignage — Julien s'est présenté une troisième fois au poste de police de Repentigny pour tenter d'y déposer une plainte pour harcèlement.
Cette fois-ci, c'est la même policière qui l'avait reçu la première fois — celle qui lui avait dit « tu viens juste nous faire chier » — qui l'a accueilli. Julien était cette fois accompagné de sa mère.
Devant cette témoin, la policière a refusé d'enregistrer la plainte. Sur l'enregistrement audio, elle déclare à Julien :
« Tu sais très bien ce que je pense de toi. Je ne prendrai pas ta plainte. »
— Propos tenus par la même policière, devant la mère de Julien, captés sur enregistrement audioTrois visites au poste. Trois refus. Une convocation transformée en arrestation. Et une policière qui, devant témoin, assume ouvertement son parti pris personnel envers un citoyen neurodivergent qui tente d'exercer le droit fondamental de déposer une plainte.
Le noir sur les rapports des visites au poste
À la suite de ces refus répétés, Julien a entrepris des démarches formelles d'accès à l'information auprès du Service de police de la Ville de Repentigny pour obtenir copie complète de son dossier — rapports d'intervention, déclarations, notes d'enquête, communications internes.
La réponse a été volumineuse. Elle a aussi été très largement caviardée. Ce qui transparaît malgré les caviardages est déjà significatif — plus d'une trentaine de signalements auraient été effectués contre Julien par son ex-conjointe au fil des années — mais ce sont les passages noircis qui posent les questions les plus lourdes.
Les rapports concernant précisément les visites de Julien au poste de police — celles où il tentait de déposer plainte et où il s'est fait refuser — sont eux aussi noircis. Y compris le rapport de la séance à laquelle les policiers l'ont forcé à participer avec des intervenants présentés comme spécialisés en psychologie.
Autrement dit : les documents qui pourraient documenter le refus de prendre sa plainte, et la manière dont il a été traité au poste, sont précisément ceux qui ont été caviardés. Près de quatre ans après l'intervention initiale du GTI, le SPVR refuse toujours l'accès non caviardé. Le recours est aujourd'hui en attente devant un juge de la Commission d'accès à l'information du Québec.
CDPDJ, AQST — et le mur qui se prolonge
Julien a saisi la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CDPDJ) d'une plainte pour discrimination fondée sur son handicap — plainte enregistrée sous le dossier n° 2025-04070. La CDPDJ a compétence pour examiner les allégations de discrimination au sens des articles 10 et suivants de la Charte des droits et libertés de la personne, et peut notamment recommander des mesures correctrices ou saisir le Tribunal des droits de la personne.
En parallèle, l'Association québécoise du syndrome de la Tourette (AQST), par l'entremise de Nathalie Pételle, a produit le 5 novembre 2025 un rapport à l'attention du dossier de Julien. Le document rappelle les faits médicaux fondamentaux du syndrome — tics involontaires, troubles associés, absence de lien avec la dangerosité ou la consommation — et la manière dont ses manifestations peuvent être mal interprétées par des professionnels non formés, y compris en contexte policier.
Le volet institutionnel de ces refus — le transfert du dossier criminel de Joliette à Montréal par le DPCP pour conflit d'intérêts reconnu, suivi de la confirmation de non-poursuite par Me Dominique Potvin le 3 décembre 2025 après que le sergent-détective Patrick Binet du SPVR eut confirmé son propre refus d'enquêter la veille — est documenté dans l'article 4 de la série.
Ce que le présent article documente, c'est le volet opérationnel : ce qui s'est passé au comptoir du poste de police, avant même que la machine institutionnelle ne se mette en branle. C'est là, au premier point de contact entre un citoyen neurodivergent et un service public, que les trois refus ont eu lieu.
Il faut aussi noter que le refus du handicap de Julien ne s'est pas limité au poste de police. Malgré le dépôt devant le tribunal du rapport neuropsychologique complet de la docteure Sandra Murray — établissant formellement le syndrome de Gilles de la Tourette, le trouble du spectre de l'autisme et le haut potentiel intellectuel au 99e percentile — ainsi que du document de l'AQST rédigé par Nathalie Pételle, le juge Stéphane Lacoste de la Cour supérieure du Québec a refusé à Julien son accompagnateur et ses accommodements raisonnables lors de l'audience du 18 novembre 2025. Ce refus, et ses conséquences judiciaires, sont documentés en détail dans l'article 6 de la présente série.
De l'acquittement à la Commission d'accès à l'information
Quand les tics parlent avant la personne
Le droit de déposer une plainte auprès d'un service de police n'est pas un privilège discrétionnaire. C'est un service public. Il est ouvert à tous les citoyens québécois, indépendamment de leur condition médicale, de leur apparence physique, ou de la perception personnelle qu'en entretient le policier qui se trouve au comptoir ce jour-là.
Dans le dossier de Julien, ce droit a été refusé à trois reprises par le SPVR — chacun des trois refus étant documenté par un enregistrement audio. À cela s'ajoute une convocation officielle qui s'est transformée en arrestation à l'arrivée, et une obligation de prouver médicalement son handicap pour être libéré.
Chaque fois, ce sont les manifestations du syndrome de Gilles de la Tourette — tics faciaux, nervosité visible, pupilles dilatées — qui ont été interprétées, par les policiers qui l'ont reçu, comme des indices de consommation ou d'instabilité. Chaque fois qu'il se présente devant un policier, ses tics parlent avant lui.
Les policiers et policières du Service de police de la Ville de Repentigny dont les propos sont rapportés dans le présent article bénéficient de la présomption d'innocence. Les allégations concernant les refus de prise de plainte et le traitement de Julien en contexte policier n'ont pas fait l'objet de conclusions disciplinaires définitives. Le recours à la CDPDJ (dossier 2025-04070) et le recours à la Commission d'accès à l'information sont au moment de la publication en cours d'examen.
Le présent article documente les enregistrements audio captés par Julien lui-même, son témoignage, les rapports caviardés obtenus par voie d'accès à l'information, et le rapport de l'AQST du 5 novembre 2025.
Trois visites. Trois refus enregistrés. Une convocation transformée en arrestation. Un diagnostic médical transformé en motif de suspicion. Des rapports caviardés qui dissimulent précisément ce qu'on pourrait vérifier.
Et un citoyen qui, chaque fois, voit ses tics parler avant lui.
Les autres articles de cette série
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- Article 2 / 7Trois avocats, zéro défense
- Article 3 / 7L'avocat fantôme — Me David Chun
- Article 4 / 7Le mur institutionnel
- Article 6 / 7Seul contre tous devant la Cour
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